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Par Jean-Louis
Poitevin
La formation
du « groupe novembre », composé de six photographes
plasticiens, répond à une double exigence, donner corps à une
conception originale de la photographie et constituer une force capable d'intervenir de façon singulière dans le champ artistique.
La photographie, on le sait, est arrimée à son référent
de manière incontournable et la prise de vue reste l'acte essentiel
d'une capture vitale. Les artistes constituant le groupe novembre refusent
ce double diktat et pensent leur travail comme étant "sorti"
de la représentation, au point que pour eux ni l'appareil ni le
moment de la prise de vue ne sont les éléments indispensables
de leur travail.
Ce qu'ils ont investi, c'est le matériau photographique, entendons
que leur but n'est plus de représenter un quelconque sujet ou de
le figurer mais bien de traquer ce qui se passe à la fois à
l'intérieur et sur les bords de l'image, ou en d'autres termes
de tenter de rendre compte des forces et des événements
qui animent le visible. Ils sont tous en quelque sorte passés de
l'autre côté du miroir.
La photographie plasticienne n'est cependant pas identifiable à
ce courant dans lequel les artistes ont utilisé la photographie
comme support à des interventions picturales, couleurs, grattages,
déformations, etc.... tentant ainsi de faire un grand pas en direction
du tableau. Elle est pourtant le fruit d'une réflexion profonde
sur les statuts de l'image et de la représentation à la
fin du xxe siècle. En effet c'est entre la peinture et la sculpture
d'une part, la multiplication exponentielle des clichés sur les
murs et des écrans du multimédia que la photographie plasticienne
tente de se frayer un chemin. Elle cherche ainsi à articuler à
la fois une analyse des conditions même de l'exposition des uvres,
déterminant, on le sait, le regard du spectateur (recours ou non
au cadre, découpage de l'image, présentation dans l'espace,
etc... ) et une remise en cause de l'impératif de la représentation,
non que la photographie plasticienne ne représente rien mais le
sujet vient en second, ce qui compte pour elle étant de prendre
l'image comme un matériau, (Photogramme. du corps directement posé
sur le papier, malaxage du papier, usage des rayons X, etc... ). En d'autres,
termes, le référent n'est plus le "sujet" de la
photographie mais l'outil permettant un travail d'évidemment du
représenté en vue d'atteindre sinon son essence du moins
une autre vérité de lui-même, son double fantomal.
La photographie plasticienne veut en quelque sorte voir ce qu'il y a dans
l'image, cherchant à percer le mystère de sa puissance imaginal,
traquant son âme, cette la puissance qui l'anime et ne se contente
plus de présenter le résultat de cette animation.
Cet évidemment est aussi une manière de traverser ou de
transpercer le visible, de l'ouvrir à ce que, montrant, il cache
nécessairement. Ainsi, comprendre l'enjeu de mouvements comme Support-Surface
ou réfléchir sur le statut et la présence massive
des écrans qui saturent le réel de clichés, est,
dans cette démarche, fondamentale. Évider, transpercer,
c'est donc aussi bien tenter ' e montrer ce qui échappe à
la présentation que rechercher ce qui a lieu au bord où
hors de l'image. C'est pourquoi l'acte photographique est ici secondaire
et le traitement de l'image essentiel. On peut donc affirmer que pour
une telle démarche plasticienne, la photographie n'existe pas.
Art inévitable de l'instant, celui de la prise de vue, même
si, on le sait, le travail au développement et au tirage peut être
le plus important, la photographie est travaillée de l'intérieur
par une nostalgie incurable, celle de rendre compte, malgré tout,
du temps. La photographie plasticienne, en renversant à sa manière
l'ordre de préséance de l'existence sur l'essence, en tentant
donc de privilégier la seconde, va devoir à la fois prendre
acte de la tridimensionnalité de l'espace et tenter de faire du
présent le temps même de l'image. En effet, l'image photographique
colle au passé comme expérience insaisissable de l'instant.
Ici, elle est l'activation du présent dans son épaisseur
même. C'est pourquoi, tous les photographes du groupe novembre
sont dans une perspective de traitement de l'image comme unique et non
plus
comme multiple.
Mais l'objet de leur combat intime avec l'image tient tout entier dans
une sorte de refus du "ça a été" dont Roland
Barthes a écrit qu'il constituait le point incontournable et essentiel
de toute photographie. Ainsi le groupe novembre semble-til lancer à
l'image un "Soit" qui en ferait l'égale du verbe. Pour
cela, certains vont, découpant l'image ou l'installant sur des
supports particuliers, la présenter en trois dimensions, brisant
ainsi les habitudes et les repères de l'il, alors que d'autres,
par le recours à la projection directe de leur corps sur le papier
tenteront d'affirmer la réalité d'une présence contre
l'illusion de l'absence et que d'autres encore par le recours aux rayons
X nous feront voir l'invisible, compris ici comme ce qui au cur
de la matérialité porte et fait exister les choses. C'est
en creusant l'épaisseur de l'instant pour traquer les replis de
l'être, en évidant l'illusoire présence de la chose
pour montrer la part d'invisibilité qui la constitue et la porte,
que la photographie plasticienne invente ses pratiques les plus originales.
novembre 97
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